Voyage d'un souffle de vent

13/08/2024

Rien de plus simple qu'un souffle de vent. En ouvrant les fenêtres alors que le soleil émerge à l'horizon, on sent aisément l'air se déplacer autour de nous, rafraîchissant délicieusement nos corps de mammifères enfermés dans nos boîtes aux bords trop orthogonaux. Alors que je me suis installé pour lire un peu de poésie et qu'une légère brise m'effleure, je me mets à penser au voyage de ce courant d'air qui est venu me saluer de bon matin en faisant frissonner les pages dont je me délecte.

Parti de je ne sais où, je l'imagine traverser des forêts, caresser les vibrisses d'une renarde aux yeux clos, jouer dans les arbres une mélodie de vagues, tracer une route invisible pour des oiseaux joueurs, actionner lentement un petit moulin à vent de plastique dans la chambre d'un enfant, décoiffer une octogénaire aux pieds nus le long d'une plage abandonnée, éparpiller les pages griffonnées d'un chercheur inspiré, chanter contre les murs d'un phare perdu en pleine mer, faciliter le trajet d'un cycliste enthousiaste explorant la campagne ou gonfler doucement la voile d'un rafiot à coque rouge.

On peut dire que ce souffle habite alors poétiquement le monde, le parcourant sans réellement choisir sa route, poussé par diverses forces, dévié par moult obstacles, comme nous le ferions consciemment en dérivant au hasard dans une ville tristement quadrillée, mais aussi comme nous le vivons finalement malgré nous à chaque moment de notre vie, limités par l'impossibilité de lutter contre les courants sociaux, économiques et psychologiques dans lesquels nos corps naviguent plus ou moins à vue, faisant naître du concept de liberté une relativité désarmante.

En prolongeant ma rêverie, je finis donc par me demander si la poésie du vent ne souffle pas uniquement dans les interstices du monde, comme les fleurs sauvages poussent dans ceux des trottoirs. Il est si facile d'utiliser un simple déplacement d'air et de le convertir en valeur marchande. Des éoliennes au séchage des marais salants, de l'aviation aux transports maritimes, nous savons échanger les flux aériens gratuits contre des gains d'optimisation a priori illimités.

Les scientifiques aussi scrutent avec intérêt aussi bien les brises fraîches que les tempêtes destructrices. En mesurant leurs dynamiques, ils justifient l'efficacité croissante de la Technique. En modélisant leurs fluctuations à partir de ces données, ils prouvent leurs capacités à résumer l'infiniment complexe à quelques signes abstraits sur une page. Enfin, en simulant le phénomène à partir de ce modèle, ils exhibent leur immense pouvoir d'anticipation, motivés par l'illusion du contrôle total du réel. Comme si tout était quantifiable et entièrement réductible à un nombre fini de paramètres. Le souffle de vent devient alors un simple ensemble de nombres, perdant de ce fait sa matérialité, sa poésie, sa résonance, pour nos esprits trop avides de réponses rationnelles.

Mais cet iceberg de froideur techno-scientifique n'est que la partie émergée d'un bloc utilitariste bien plus pernicieux. Car le territoire du monde occidentalisé est malheureusement de plus en plus confondu avec la carte du capitalisme absolutisé, pour lequel chaque acte, chaque personne, chaque chose, doit être source de capitaux, détruisant par là même le tissu social et homogénéisant les objets, les pratiques et les sociétés en général.

Ainsi, loin de ne provoquer que des évènements positifs pouvant faciliter l'existence des êtres humains et la reproduction de la vie, ce souffle de vent possède en lui un spectre de potentialités illimitées : participer à la destruction d'une maison, au déracinement d'un arbre, au retard d'un avion ou au claquement d'une porte qui pourrait bien être la goutte d'air faisant exploser la bulle de ressentiments d'un mariage. La pensée magique de la société de croissance entre alors en action en transformant ces négativités en comptabilité positive pour le PIB via l'activité économique, pour le plus grand plaisir des gestionnaires croissantistes. Comme tout est toujours vu comme un problème à régler, il y a toujours une solution et, surtout, toujours un financement qui lui correspond. L'essentiel est cette fois-ci dans le souffle des flux financiers voyageant perpétuellement, emportant les obstacles avec eux, dans une douloureuse négation de l'immobilité et de la contemplation.

Le cynisme d'un tel système, qui avale tout sur ton passage pour se développer, qui exclut de faire la différence entre un bien et un mal, attachant formellement le même type de valeur à la mort d'un nouveau-né et au rachat d'une grande entreprise, m'extirpe de mon évasion onirique en me faisant secouer la tête de gauche à droite, mimant un « non » instinctif révélateur de mon état d'esprit.

Ce souffle de vent, irréductible bien que simplifié, poétique bien qu'utile, c'est finalement un peu nous-même. Ainsi, dans son grand délire du tout-substituable, le régime de croissance réussit la prouesse de placer les vents, les vivants, les montagnes, les océans, etc., sur un même front commun de ressemblances, qui ne demande qu'à être celui d'une résistance à la marchandisation du monde.

Loin de refuser la réalité qui m'entoure, je préfère alors tout de même imaginer ce courant d'air repartant de chez moi, faisant décoller un papillon d'une feuille de lierre, guidant une bulle de savon vers une main malicieuse venue terminer sa course, pour faire frémir de son passage une des pages que vous-même tenez en main, mélangeant ainsi un peu les mots et les idées. Bref, une sorte de chant aérien écrit en tonalité d'inutilité majeure que nous ferions mieux de siffloter ensemble plus souvent, au sein de cet air qui nous lie, afin de trouver un nouveau souffle poétique dans nos façons d'habiter le monde.

Laurent Bétermin


Eclaircissements

La renarde caressée par le vent se nomme Rousse, et ses aventures sont narrées dans le magnifique livre de Daniel Infante Rousse ou Les beaux habitants de l'Univers.

Le fait d'habiter poétiquement le monde est une expression empruntée à Hölderlin que j'ai trouvée dans le merveilleux texte Le Plâtrier Siffleur de Christian Bobin.

La dérive urbaine fait référence à la Théorie de la Dérive de Guy Debord.

L'irréductibilité du vivant à un ensemble de paramètres est inspiré des travaux de Miguel Benasayag, par exemple son livre La Singularité du Vivant.

La résonance est un concept dû au sociologue et philosophe Hartmut Rosa, développé pour combattre l'accélération et l'aliénation.

Le terme capitalisme absolutisé vient du philosophe Jacques Rancière.


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