Sit down with sciences !

27/03/2025

La récente reprise du pouvoir par Trump aux Etats-Unis a débouché vers un déchaînement idéologique et politique contre les connaissances non-souhaitées par la nouvelle administration (recherches sur les inégalités, le genre, le dérèglement climatique, etc.), entre licenciements, "autodafé numérique" et autres pratiques nauséabondes que les gestionnaires au pouvoir n'ont évidemment aucun problème à mettre en place. Cette fascisation générale semble être un symptôme d'une époque où la perte de repères est totale : pourquoi faisons-nous telle ou telle chose ? nous dirigeons-nous vers quelque chose ? nos actes ont-ils encore des conséquences prévisibles ? les relations que nous tissons ont-elles un sens si elles ne sont pas utiles ? Vaut-il mieux être isolé dans sa bulle (numérique, familiale), stabilisé dans son cocon, que confronter des idées avec les autres, se laisser surprendre et réellement co-construire un monde commun sans en déléguer la charge à des expert.e.s ?

Dans cette époque où l'hyper-individualisme et ses corollaires utilitaristes sont plébiscités, ce que l'on appelle "la Science", attaquée ainsi par la nouvelle administration américaine, semble demander à ses adeptes de tous bords de se lever pour elle, comme si celles/ceux-ci étaient assis, allongés, ou avaient la tête dans le sable depuis trop longtemps, via l'appel Stand Up for Science, relayé dans les laboratoires français par exemple. 

J'aimerais tout d'abord préciser que ce texte n'est nullement un plaidoyer anti-sciences, mais plutôt une tentative de réflexion critique sur notre rapport au monde, en tant que scientifiques, et à l'idéologie qui le sous-tend. Le principe est ici à la fois de bien différencier les idéaux, les structures de pouvoirs et les pratiques concrètes de recherche, mais aussi de comprendre que ces trois aspects sont intimement entrelacés. De plus, ce texte n'appelle pas non plus à la division, mais à une réflexion commune tournée vers une éthique de la Recherche et une reconfiguration plus situationnelle de nos pratiques et nos considérations théoriques.

Mais tout d'abord, il faut remarquer que ce que l'on nomme communément "La Science" n'existe pas, ou en tout cas n'a de sens que comme idéal totalement abstrait. Comme le rappelle Aurélien Berlan dans Comment l'idée de neutralité scientifique nous aveugle, ce terme est une agrégation non-scientifique d'une multitude de pratiques. Ainsi présentée, il ne s'agit ni plus ni moins que d'un universel abstrait, un point de vue de nulle part, une sorte de "nouvelle religion à l'âge industriel" (lire à ce propos L'invention de la science, de Guillaume Carnino). En effet, elle est la cristallisation, toujours d'après Berlan, de trois processus convergents : la professionnalisation de la Recherche, l'industrialisation et la sécularisation.

De plus, cette hydre multidimensionnelle peut être considérée, si l'on oublie son caractère abstrait et que l'on tente d'y voir plus clair, comme ayant deux têtes dont la défense n'implique pas le même type d'engagement :

  • la Science comme garante d'une méthode, basée sur le principe circulaire Théorie→ Prédiction → Expérience → Observation → Théorie, permettant à la fois des vérifications, réfutations et critiques, et garante d'un certain critère de vérité. Rappelons ici (cf. par exemple Miguel Benasayag et Bastien Cany dans Contre-Offensive) que la nature du travail de recherche est de créer de nouveaux rapports (de composition) entre les humains et les objets d'étude des scientifiques, via par exemple la recherche d'invariants (qui sont des universels concrets, car ayant un sens dans chaque situation d'application). Par contre, évitons l'idéalisme naïf, balayé par les différentes gestions scientifiques atroces des populations d'aujourd'hui et d'hier, qui voudrait que "bien penser, c'est nécessairement penser le Bien" (Benasayag).

  • la Science comme institution, censée donc protéger et gérer ce qui a été créé (les méthodes, les pratiques), entrelacée dans un buissonnement de pouvoirs (les états, l'Europe, les entreprises privées, etc.) et d'intérêts (économiques, commerciaux, intellectuels, etc.). Elle est donc, comme rappelé dans un article précédent, à la fois occidentale, extractiviste, coloniale et mercantiliste. Elle est une manière, parmi bien d'autres, d'être-au-monde, recherchant la maîtrise totale de la nature, à fois fois via la compréhension (contemplative) des phénomènes et par ses applications d'une indiscutable efficacité. Elle véhicule ainsi la fameuse "pensée de l'ingénieur" qui veut que tout aspect du réel puisse être problématisé afin de faire émerger des « solutions » souvent linéaire et imperméable à l'infinie complexité des situations mises en jeu.

Les financements des scientifiques, qu'ils soient publics (impôts, appels à projet, etc.) ou privés (investissements d'entreprises, etc.) imposent que, dans tous les cas, les chercheurs et chercheuses sont en effet tributaires d'un pouvoir, et ainsi leur soi-disant liberté académique, celle de pouvoir s'attaquer à n'importe quel sujet d'étude, est toute relative, ce que l'on observe clairement aujourd'hui dans cette situation de censure dans un pays capitaliste. De plus, les chercheurs et chercheuses doivent faire tourner la roue du crédit scientifique (Latour) pour pouvoir exister, dans un raisonnement circulaire de type "Crédit (argent) → Recherche → Crédit (reconnaissance) → Projets → Crédit (argent)" nécessitant l'adhésion au système capitaliste à la fois d'accumulation et de compétition, au risque d'être marginalisé.e.s.

Evidemment, comme je l'ai déjà rappelé, et pour contre-balancer ce tableau un peu sinistre d'une Recherche très souvent placée sous le signe du plaisir, nous sommes pour la plupart mûs par la curiosité, par la poésie, la beauté, émanent des mécanismes à l'oeuvre dans notre travail, par une profonde exigence, celles de nos situations scientifiques, de précision et d'honnêteté intellectuelle. Ces aspects de la recherche, ce sont ceux de notre quotidien concret "d'artisans des sciences", quand nous sommes seul.e.s ou avec nos collaboratrices/collaborateurs, que nous créons, que nous nous enthousiasmons de nos résultats, de la grande construction commune à laquelle nous participons, assez éloigné.e.s des considérations décrites ci-dessus. C'est ce qui nous fait faire et aimer ce métier, avec passion et curiosité intellectuelle, sans pour autant occulter les dynamiques structurelles de pouvoir et les réalités historiques qui nous ont menées jusqu'ici.

Reste donc à savoir s'il faut se lever, et pourquoi. Si l'on souhaite adopter une éthique situationnelle comme ébauchée brièvement dans un article précédent, on pourra adopter la posture qui vise, dans chaque situation, à augmenter ce que Spinoza appelle "la puissance d'agir". Il est question ici de défendre la vie, la liberté (comme manière de pouvoir assumer ce que l'on n'a pas choisi), l'émancipation, la justice, et tout aspect qui nous permet de maintenir un monde commun viable dans la joie. Il est alors clair, aux vues des évidentes asymétries apparaissant dans les situations concrètes, que les censures citées précédemment doivent nous amener à lutter contre :

  • l'obscurantisme comme recul du sens critique et le repli vers le relativisme qui fait dire à de plus en plus de nos contemporains "à chacun sa vérité". Mais attention : croire en la seule vérité scientifique qui lèverait chaque voile, chaque pli du monde, est une forme d'obscurantisme ! L'idée même que chaque mystère doit être transformé en énigme que l'on peut résoudre est, il me semble, une sorte d'obscurantisme refusant l'idée du non-savoir qui n'est pas de l'ignorance.

  • l'aliénation (domination, licenciement, etc.) par un Etat des "travailleurs/travailleuses de la culture" (comme le disait Gramsci) que sont les scientifiques. Là encore, attention, la Science comme hégémonie dominante met en place ses propres formes d'aliénation, et il faut se souvenir que nous sommes libres parce que la liberté des autres existe !

  • l'attaque d'universaux concrets (droits des minorités, études sur le dérèglement climatique ou les pollutions, etc.). Ici aussi, il faut garder en tête l'existence d'autres pratiques qualifiées de non-scientifiques mais qui permettent de créer de nouveaux rapports, de nouvelles façons de faire monde ensemble ! La multiplicité doit primer !

Cependant, il est, il me semble, inutile de défendre un universel abstrait – ici "La Science" comme une sorte de religion, comme un Tout indescriptible – qui est le point de vue de nulle part. Un peu comme si tous les scientifiques appartenaient à la même grande famille, étaient toutes et tous des "chers/chères collègues", à la manière d'un collectif d'artistes mondialisé qui défendrait « l'Art » dont le caractère multiforme ne permet pas réellement de désigner un dénominateur commun solide et concret. Lutter pour conserver une virtualité, c'est à la fois passer à côté des réelles problématiques concrètes et situationnelles, croire en une certaine hégémonie dominante, mais aussi mener à un degré immense d'impuissance en marchant derrière une bannière insensée.

Malheureusement, ce que tend à montrer (en partie) ce mouvement Stand Up for Science, caché derrière la défense de la sacro-sainte "liberté académique" et les évidentes très bonnes intentions morales de celles et ceux qui le défendent, c'est la place invasive et hégémonique qu'occupe les sciences dans notre monde techno-scientifique, comme immense force de frappe, comme seule vérité qui compte face à l'obscurantisme, laissant de côté les savoirs moins nobles mais souvent plus ancrés dans les pratiques réelles, quotidiennes. Elle a aussi le défaut, selon moi, de séparer (l'occident a fait de la séparation une habitude : nature/culture, homme/femme, rationnel/magique, etc.), de rendre binaire le débat ("pour ou contre la Science") et ainsi d'éviter les questions qui fâchent, les points de vues intermédiaires, car remettant en question les pratiques et concepts.

De plus, ce que montre cette levée de bouclier, c'est l'ensemble des nombreux réseaux d'intérêts financiers avec les Etats-Unis (d'où la mobilisation d'institutions qui d'habitude ne prennent pas position sur des questions "politiques", alors que finalement il en est question ici). Nous ne voyons pas de mobilisation similaire, dans le milieu académique, contre la gestion des scientifiques travaillant dans des pays encore moins démocratiques (ou simplement pour venir en aide à une personne en particulier). Quand il s'agit d'une force économique et idéologique comme celle dirigée par Trump, quand le libéralisme enlève son masque pour faire apparaître les pires intolérances, on s'offusque, on s'inquiète, par effet de miroir, par crainte que finalement cela arrive chez nous. En même temps, l'individualisation utilitariste de la société (exacerbée entre autre par les outils numériques) couplée au retour des relativismes de tous types ne peut que donner naissance au pire. Comme le disait Gramsci : "le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres".

Se lever pour "La Science", c'est donc se lever pour une certaine façon d'appréhender le monde (mercantile, coloniale, utilitariste, etc.). Et même si les motivations pour se mobiliser sont multiples, que certain.e.s ont tenté de faire entendre une voix intermédiaire (souvent inaudible à cause de la binarisation des débats) au milieu de la cohorte, mieux vaudrait se lever pour des luttes situationnelles comme :

  • la mise en précarité de collègues qui travaillaient pour le bien commun, tout en gardant à l'esprit que ces pratiques de censure aliènent bien d'autres de nos collègues de part le monde ;

  • une refonte des manières de faire des sciences, pour réellement développer des connaissances et des pratiques émancipatrices ;

  • l'hégémonie scientifique comme seule vérité qui compte.

Ainsi, au lieu de nous lever, nous devrions donc plutôt nous asseoir, nous scientifiques, au sein-même des situations que nous habitons, avec les autres, sans volonté de domination avec nos "arguments scientifiques", pour faire en sorte que l'émancipation de chacun.e soit une priorité absolue des politiques émergentes de la base et gérées par les institutions. Remplaçons donc "Stand Up for Science" par "Sit down with sciences" et participons, à nos échelles, à la création d'un commun foisonnant, multiple, toujours en devenir.

Laurent Bétermin

 

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