Incomplétude et solutions techniques : pour une multidimensionnalité des approches

09/08/2025

Il y a pour commencer cette citation de Kepler, contemporain de Bacon et Descartes qui partageaient aussi la même utopie téléologique mécaniste qui a tout emmené sur son passage (on y reviendra dans le paragraphe suivant), symbolisant parfaitement l'incomplétude des humains face au monde mystérieux dont ils font partie, ainsi que le but tracé d'avance d'une modernité accumulatrice de connaissances : « La seule différence entre Dieu et l'homme est que le premier connaît tous les théorèmes depuis l'éternité tandis que le second ne les connaît pas tous encore ». Tout est dans le "pas encore", dans ce "patience, nous finirons par y arriver" clairement énoncé, qui fut à l'origine du fameux mythe du progrès, c'est-à-dire non pas d'une émancipation (qui vise l'autonomie au détriment des dépendances aliénantes), mais d'une délivrance (voir à ce sujet l'excellent texte La technologie n'émancipe pas, elle délivre de Berlan et Luzi), pour certain.es seulement, des multiple situations matérielles et sociales plus ou moins précaires dans lesquelles les humains étaient coincés. Comme le disent Berlan et Luzi, « trois quêtes de délivrance se sont rejointes dans le monde moderne et industriel : la délivrance matérielle par la capitalisation marchande, la délivrance existentielle par la technologie et la délivrance politique par l'administration étatique. »


De la société organique à la société mécanique

Rappelons ici très brièvement l'histoire que nous narre Merchant dans son livre, magistral, intitulé La mort de la nature.Dans nos sociétés occidentales, de l'Antiquité à la fin du Moyen-Âge, la Terre est considérée comme un personnage féminin, inviolable et précieux (ce qui n'empêche évidemment des dominations patriarcales ou autres !), et la société peut être considérée elle-même comme "organique", c'est-à-dire liée à la terre, féconde, qui fait vivre les humains. Il suffit de jeter un coup d'oeil aux Classes d'hommes de Weiditz (1530) pour y voir une hiérarchisation de la société ordonnée, de bas en haut, paysan.nes, artisans/ouvriers compagnons/marchands, évêques/cardinaux/nobles/princes, rois/pape/empereurs, puis paysan.nes de nouveau, au-dessus des autres, comme rappel (ne soyons pas dupes, ils étaient bel et bien dominés par les classes aisées) que ce sont eux qui nourrissent le peuple, qu'ils et elles ont une importance de premier ordre dans cette société, tout comme la nature qu'ils et elles travaillent et accompagnent chaque jour. Un certain animisme rural existe et la sorcellerie est vue comme un ensemble de rituels populaires. A partir des premiers procès pour sorcellerie au XVIème siècle (donc à l'époque moderne), combinés aux enclosures (privatisation des communs), donc de la destruction progressive du caractère vivant de la nature, la révolution scientifique va se mettre en marche, symbolisée par la méthode scientifique insufflée par Bacon qui voyait clairement une correspondance directe entre faire parler les sorcières en les torturant et faire parler la nature en l'exploitant. 

La vision mécanique et mathématisée du monde propagée par Descartes et Galilée (animaux-machine, Dieu horloger, « le monde est écrit en langage mathématique »), avec pour imaginaire le culte de la performance et de l'efficacité, va faire entrer la société dans une période où l'on commença a penser que tout n'était qu'agrégation, technique, atomisé individuellement, un « monde légo » (Benasayag) qu'il était facile de manipuler (et donc de détruire) pour obtenir à peu près tout ce qui pouvait être désiré, avec la compétition, le capital et la technique comme carburants essentiels, donnant lieu à une société qui, bien qu'atomisée, se relie contractuellement avec pour objectif l'efficacité maximale. Les hommes forts deviennent les scientifiques, les entrepreneurs, ceux qui vont voyager pour chercher des ressources dont le progrès et la Technique ont besoin (humaines et matérielles, via la colonisation et l'extractivisme), et plus tard les ingénieurs qui auront toutes les cartes en mains pour agir, transformer, planifier l'exploitation nature maintenant symboliquement représentée comme morte, ainsi que les masses humaines désincarnées de classes sociales inférieures indispensables au projet de domination technique de la nature. La crise environnementale et sociale que nous vivons aujourd'hui doit évidemment beaucoup à cette vision du monde imbibée d'illimitisme : non-respect des limites planétaires, accroissement délirant et saturant de la maîtrise des écosystèmes par les humains, pollutions en tous genres, accumulation de pouvoir dans quelques mains, recherche de solutions techniques « au détriment de la préservation de l'intérêt générale (…) et des libertés » (Benjamin Pajot dans Le solutionnisme technologique : vrais problèmes, fausses solutions ?), etc. Commence alors "la domination technoscientifique de la nature" (Berlan et Luzi) et donc la possibilité (utopique) de délivrance par la technologie.


La stabilité dynamique et le solublème

Ainsi se mit en marche l'énorme machine rationnelle hyper-efficace, mécanique des corps, des objets, de la monnaie, du social, ingérant du capital – argent savamment investi par les classes dominantes – ainsi que des ressources humaines que la précarité et le colonialisme n'avait pas eu de mal à fabriquer, et recrachant à la fois des moyens techniques gigantesques de plus en plus perfectionnés et mondialisés, et encore plus de capital. Cette machine s'auto-alimente ainsi sans fin, et de plus en plus vite, dans un processus que Rosa nomme la « stabilité dynamique », tricycle dont les roues sont « accélération – innovation – croissance économique », et qui ne trouve (ironiquement) son équilibre qu'avec un accroissement constant de vitesse. Au milieu de tout cela, certains ont accumulé argent, connaissances, objets techniques, confort, etc., à la fois convaincus de leur future délivrance (toujours repoussée à plus tard) – qui ne peut être d'ailleurs que délégation, à la machine où à d'autres individus moins chanceux – et de la supériorité apportée par un tel pouvoir.

Le mécanisme de cette machine qui écrase tout sur son passage est basé sur le cycle "problème → solution → problèmes" qui tourne en se démultipliant et suit à mon sens les principes suivants :

  1. Toute négativité est vue comme un problème à résoudre, pour lequel on devra/pourra nécessairement trouver une solution dite "technique" en fonction des moyens techniques, financiers et humains alloués.

  2. Résoudre un problème, c'est l'étudier hors-situation (en pensée, dans un groupe d'expert.es, en laboratoire) pour ne pas être perturbé par les autres facteurs (humains, autres qu'humains, etc.), une fois isolés un nombre raisonnables (et nécessairement faible) de paramètres le définissant.

  3. La solution est alors mise en place en minimisant les frottement avec les autres facteurs, et grâce à la capacité productive du système (ressources matérielles et humaines, capitaux, techniques existantes).

  4. Cette solution se confronte au réel malgré tout – ce que Benasayag appelle la "X-tolérance" qui correspond à la réponse du champ biologique aux changements –, où aux fonctionnement des artefacts techniques eux-même, créant ainsi de nouveaux problèmes, multiples, vus encore une fois comme négatifs et qu'il faudra alors résoudre en re-parcourant la même chaîne de principes. Lepesant appelle cela un "solublème", et c'est un aspect inhérent au développement de la Technique, tout en sachant que les problèmes engendrés par ce processus peuvent aisément devenir incontrôlables, vue la puissance des objets techniques que l'humanité a mis au point.

Arrêtons-nous un instant sur la notion de "solution technique". J'en donnerai quelques exemples par la suite, mais j'entends par là toute solution à un problème qui fait appelle à une technique de type scientifique occidentale (machinique, médicale, économique), industrielle, ou qui sature la situation par son efficacité strictement linéaire (je reviendrai sur cette notion plus bas), solution qui est pensée à l'origine comme s'adaptant à toute situation (générale, universelle) et qui est liée à la civilisation industrielle (et contient en elle toute sa puissance). On pourrait aussi parler de "solution linéaire", ou de "solution saturante/hégémonique", l'adjectif "technique" étant choisi à la fois pour en souligner l'aspect scientifique et pour rappeler que nous sommes, en occident, dans un monde hautement technicisé qui a trop tendance à sur-utiliser ses capacités techniques hyper-puissantes pour résoudre les problèmes.

On peut aussi voir dans ce mécanisme de résolution des problèmes une raison plus "actuelle" qui tient à ce que le sociologue Onofrio Romano appelle "le régime de croissance" (cf. son livre du même nom), où des institutions supposées neutres vis-à-vis d'une quelconque définition de "la vie bonne", permettent théoriquement (la réalité montre bien les inégalités qui en résultent) aux individus de maximiser leur potentiel d'accumulation de ressources (ressources naturelles, argent, etc.). Ainsi indifférentes aux valeurs, ces institutions rejettent en bloc le legein - où le monde se forme par la parole (logos) collective - pour favoriser le teukhein - où le monde se forme via la capacité des individus à exploiter la puissance de la technique pour maximiser leurs accès aux ressources. Il s'agit ainsi d'un régime politique (technolibéral) à renverser, basé sur un principe horizontaliste clamant que la société se fait à partir des actions des individus, et où toutes les valeurs se valent et son interchangeables. On pourra à ce propos se référer, comme je l'ai moi-même fait, aux analyses de Michel Lepesant et de la Maison Commune de la Décroissance concernant le travail d'Onofrio Romano.


Résoudre un problème et en laisser la trace : un peu de sémiotique des Mathématiques

Le processus décrit plus haut illustre plutôt bien celui de la création de connaissances scientifiques. L'étude d'un problème ou d'un objet particulier mène à résoudre plein de sous-problèmes associés et à générer de nouvelles questions pour le futur : peut-on généraliser ce théorème ou cette méthode ? Peut-on refaire cette expérience avec tel objet ? On boucle ces cycles, on en crée d'autres, on attise la curiosité scientifique et la productivité sous-jacente dont j'ai déjà parlé (articles, financements, etc.). Vecteurs à la fois de croissance économique, de richesses intellectuelles et d'avancées incrémentaux dans des silos scientifiques, ces principes guident la pensée rationnelle depuis plus de 400 ans, portés par la curiosité, et soutenus par diverses hégémonies économiques et politiques, le productivisme et le capitalisme en tête.

J'aimerais rentrer un tout petit peu dans le détail de la création scientifique, gardant en tête que les solutions apportées par les humains aux problèmes qu'ils rencontrent sont le plus souvent documentés, rédigés, d'une manière normée afin d'en assurer la reproductibilité, et en adoptant encore ici le point de vue des chercheuses et chercheurs. Mon idée et de présenter ici le modèle de type Personne-Sujet-Agent proposé par Rotman dans Toward a Semiotics of Mathematics, et qu'il utilise pour étudier la sémiotique des Mathématiques, c'est-à-dire l'écriture des textes mathématiques. J'ai en tête la multiplicité de chacun d'entre nous, irréductibles à une essence, et je trouve que ce modèle permet d'expérimenter théoriquement cette multiplicité. Pour Rotman, le ou la mathématicien.ne, dans ce processus de création de textes mathématiques, peut être décomposé.e en trois entités dont les effets sont entrelacés :

  • La Personne: elle planifie, contrôle et régule les activités du Sujet de l'Agent défini ci-après, ayant les intuitions, étant située dans le temps, l'espace et le contexte social.

  • Le Sujet : lit les textes et leur donne un sens, écrit les problème et les tâches, transforme les textes, juge si les textes suivent les règles (données par la discipline, la communauté, etc.).

  • L'Agent : fait les transformations routinières des textes, obéit aux impératifs, calcule et raisonne dans un monde idéal, infini, quantifiable, simplifié, celui proposé par Galilée, Descartes ou bien Newton, où l'on fait "comme si" tout était possible à l'intérieur de limites symboliques formelles (cf. par exemple L'ordre du Technique de Blay).

En partant du principe que les humains qui résolvent les problèmes (vus comme) importants de ce monde sont ceux qui ont reçu une éducation de haut niveau, et que les Etats font hautement dépendre la réussite scolaire du niveau en Mathématiques, (tout comme la maîtrise de la langue commune), nous pouvons aisément imaginer que les personnes en charge des petites et grandes transformations du monde, les chercheurs-ingénieurs-scientifiques-décideurs, ont acquis les réflexes de base des mathématicien.es, qu'ils et elles maîtrisent donc la grammaire du discours techno-scientifique, "le vrai langage commun à toutes les nations" (Latouche, La planète uniforme).

Ainsi, au sein de cette hydre tricéphale qu'est toute personne éduquée aux Mathématiques, c'est donc la Personne (qui s'exprime par des "je"), traversée par son époque, qui peut être amenée à tout voir comme un problème à résoudre. Elle isole les paramètres à partir de la situation, laissant, mais toujours sous contrôle, le Sujet (qui s'exprime par des "on, nous") et l'Agent (sans langage articulé, à part celui qui est symbolique) à leur dialectique démonstrative. L'Agent déterritorialisé joue avec les concepts dans son monde infini idéal, le Sujet écrit les textes (énoncés) correspondant. Ce dernier se tourne aussi régulièrement à la fois vers l'Agent et son monde fictif pour les transformations quasi-automatiques de ces textes (écriture des calculs, des énoncés logiques) et vers la Personne et son monde réel pour qu'elle adapte ses hypothèses de départ en fouillant par exemple dans la littérature existante ou dans la situation elle-même (pour simplifier, éviter les impasses, aller dans une direction intéressante). A la fin du processus de création (c'est-à-dire une fois l'énoncé et la preuve d'un résultat écrits et vérifiés), la Personne est convaincue par le résultat et sa preuve qui représentent une sorte de prédiction, le plus souvent valable dans le plus de situations possibles : si les hypothèses pouvaient être vérifiées dans le monde réel (ce qui permet au passage de supposer des conditions d'existence utopiques), alors tel résultat ou tel autre serait vrai. Il y a donc un processus de simplification, de la Personne à l'Agent en passant par le Sujet – réductionnisme nécessaire à la démarche scientifique – contrebalancé par les mécanismes de régulations de la Personne qui est censée éviter la malhonnêteté intellectuelle ainsi que le non-sens par hyper-simplification, et qui, le plus souvent recherche l'universel (abstrait), élevé au rang d'idéal dans la pensée occidentale.

Voici donc comment nait, au moins du point de vue de la sémiotique (l'élaboration de textes), et dans les grandes lignes, tout énoncé mathématique, et qui semble être aussi finalement à la base du solublème, puisque ce processus est transférable pour les autres disciplines scientifiques, l'Agent pouvant alors changer de compétences formelles. A noter que dans ce modèle, la Personne, centrale, n'est évidemment pas uniquement un.e scientifique (ce que beaucoup d'entre nous, scientifiques, oublions malheureusement) : c'est un être humain parmi d'autres, un corps immergé dans une société, avec ses liens, ses tropismes, ses affinités électives, ses valeurs, traversé par l'époque. Confondre la Personne avec le Sujet (qui écrit, applique) ou, encore pire, avec l'Agent (pure raison calculante), c'est évidemment s'enfermer dans une tour d'ivoire et en jeter la clef ! Notons que la logique de "crédit scientifique" et son hyper-productivisme a tendance à faire du Sujet le principal acteur de la création scientifique, alors que la curiosité intellectuelle fera de l'Agent la pierre angulaire de ce processus.


Deux questions sur la négativité et son traitement technique

On voit alors que les Mathématiques permettent de donner des réponses techniques à des problèmes qui ne le sont pas nécessairement, puisqu'ils peuvent être énoncés en dehors du formalisme mathématique, exactement comme peut le faire l'Economie ou la Médecine. On peut par exemple partir d'un problème d'envahissement d'une culture par des insectes et arriver à une réponse quantitative proposée par les Mathématiques qui nous indique où et comment introduire exactement les prédateurs de ces insectes. Mais comme les réponses techniques participent au développement, à la croissance qui obsède les Etats, à la délégation, au refus d'assumer nos situations, deux questions se posent :

  • (Incomplétude) Doit-on toujours voir la négativité comme un problème à résoudre ?

  • (Solutionnisme technique) Doit-on toujours apporter à un problème (concret, du monde réel, qui touche le quotidien) une solution technique ?


L'idéologie scientiste

Disons-le tout de suite, répondre par l'affirmative aux deux questions à la fois, c'est soutenir l'idéologie scientiste telle que décrite par Habermas qui décrit dans son livre La Technique et la Science comme idéologie le passage dans l'Histoire d'une accumulation de savoirs à partir de la vie des gens (savoir situationnels) à celle d'une accumulation de savoirs susceptibles d'être utilisés techniquement (savoirs universels et abstraits), c'est-à-dire en grande majorité déconnectés de tout lien direct avec le réel. Ainsi, toujours d'après Habermas, cette déterritorialisation du champs des problématiques réelles permet :

  1. la négation de ce que pourrait/devrait être « la vie bonne » ;

  2. et, en conséquence, la considération de tout problème comme étant technique/scientifique (culte de la science).

Ce mécanisme, toujours à l'oeuvre aujourd'hui, remplace donc les idées de vie bonne, de projet social, d'émancipation, en une idéologie scientiste centrée sur les futures applications extraordinaires de la Science et des Techniques qui serviront à délivrer certains humains de leur condition (pensons par exemple aux immenses efforts destinés à résoudre le problème de la mort !). Cela suit une logique téléologique pourtant dépassée depuis la crise des fondements de 1900 – celle qui dévoila la complexité du monde, l'aléatoire, le quantique, le non-démontrable – illustrée par les résultats de Gödel, Heisenberg et bien d'autres, crise de la rationalité qui mettra un coup au mythe du progrès et à la certitude que les conséquences de nos actes étaient toujours prévisibles. On parlerait aujourd'hui donc de techno-solutionnisme, à l'image de la géo-ingénierie utilisées pour modifier le climat. Evidemment, une telle accumulation de savoirs "par principe", tout comme la recherche de résultat sur des sujets dits "actuels", est stimulée par les institutions ainsi que par les entreprises privées par les financements de la Recherche partout dans le monde et le besoin de faire tourner la roue du capitalisme scientifique, comme je l'ai décrit dans un article précédent.

A n'en pas douter, trouver une solution technique à n'importe quel problème de la vie réelle est relativement "simple" au sein de la "société technicienne" (Ellul), dans le sens où cette énorme machine à créer du savoir et des réponses fonctionne avec une efficacité sans pareille. Cette "magie des Blancs" (Latouche, La planète uniforme) a d'ailleurs su séduire tous les peuples - en particulier ceux qui furent colonisés - par son efficacité et son incroyable puissance performante. Les connaissances accumulées par le genre humains forment un corpus immense, les moyens alloués à la Science sont colossaux, les ressources humaines "pensantes/planifiantes" nombreuses (environ 9 millions de scientifiques dans le monde), tout comme celles qui sont là pour exécuter les basses besognes matérielles (pensons aux près de 100 millions de travailleurs et travailleuses du clic qui trie les données pour que l'IA fonctionne, cf. Casili, L'Automate et le tâcheron), donc on peut aisément imaginer que si un problème de la vie courante a la possibilité d'être traduit techniquement (et c'est plus que probable), il obtiendra une solution (plus ou moins viable dans le monde réel) assez rapidement. Pour peu que ce problème ait été désigné comme prioritaire par les Etats les plus puissants, alors un déferlement de nouvelles solutions apparaîtront, dès demain. Resteront quelques détails : les contraintes politiques, financières et les conflits géopolitiques qui finiront par bloquer la réalisation de ces solutions, bien sûr ! Pensons aux COP, aux famines… ! On imagine aisément une armée d'Agents et de Sujets prêts à rédiger des solutions aux problèmes que leurs Personnes associées, poussées à la fois par la curiosité, le besoin de crédits (argent et crédibilité), et un sentiment immense de plénitude à faire « avancer le monde, la Science», auront jugé intéressants...


Autour de la complétude

La question de la complétude quant à elle a aussi été abordée de nombreuses fois, en particulier récemment par Benasayag et Cany dans Contre-Offensive. Pour schématiser, la conscience que nous avons de nous-même et du monde nous donne une formidable illusion d'infini par définition incomplet. Il suffit d'égrener dans notre tête la suite croissante des entiers naturels (0, 1, 2, 3, 4….) pour en goûter la saveur. Obsédé ainsi par la conscience, que l'occident a fait reine, persuadé que tout peut/doit être résolu par la force de la pensée (dont la maladie et la mort, pourtant inhérentes à la vie), l'Homme des Lumières se retrouve incomplet, toujours en quête de connaissances, de solutions, n'ayant pas pour habitude d'accepter totalement les situations qu'il habite et qu'il contribue en fait à faire émerger, pour qui les limites sont donc vues comme pures négativités et la vie (donc la mort) comme ayant perdu tout sens. Comme l'énonce Benasayag dans Le Mythe de l'Individu, tout mystère (potentiellement un non-savoir qui ne serait pourtant pas de l'ignorance, mais simplement une limite à considérer) devient une simple énigme à résoudre. Comme on l'a dit précédemment, les capitaux et les connaissances sont accumulées "pour plus tard", la Technique finira bien par nous délivrer "dans le futur", comme s'il y avait un point Omega vers lequel la suite de nos actes convergerait. Il est alors clair que toute négativité doit être traitée, effacée, puisqu'elle n'est "pas normale" (c'est-à-dire déviant de la norme), que l'on doit délivrer l'Homme de ses chaînes, de ses limites, qu'il serait idiot de ne pas intervenir puisque nous avons la force de frappe nécessaire à toute résolution de problème, et que le système lui-même se nourrit de problème pour progresser. Pourquoi ne pas en profiter puisque c'est devenu une qualité intrinsèque/naturelle de l'Homme ? Mais… de quel Homme parle-t-on ici ?

Il a été assez documenté que les peuples pré-capitalistes (d'autres Hommes, donc) ont une approche totalement différente, de part leur conscience collective (à opposer à la conscience purement individuelle dans laquelle nous a pousser la modernité) : toute négativité est interprétée comme partie intégrante du monde organique dans lequel ils vivent, celui-ci étant fait de multiples dimensions d'existence, loin de notre unidimensionnalité techniciste ou économique. Seront mis en place des réponses qui dépassent l'efficacité linéaire (directe, immédiate) pour trouver leur source dans des efficacités paradoxales (indirectes) ou ontologiques (à travers les rites et les rythmes), comme les définit Benasayag. Ainsi, toute solution technique ne peut pas être acceptée, « métabolisée » (Kusch, cf. Cany-Benasayag, Contre Offensive), dans une société de "l'être" (à l'opposé de notre société de "l'avoir"), puisque accepter une telle solution, c'est accepter entièrement le monde (technique, technologique) qui l'accompagne et qui tentera forcément de coloniser l'être-au-monde de chacun.e, modifiant jusqu'aux corps eux-mêmes (on pensera par exemple à ce que fait le GPS ou l'IA à notre cerveau). Dans ce type de pensée, les limites, loin d'être une négativité à dépasser, sont donc constitutives de l'être-au-monde tout comme le clavier de piano ne contient pas une infinité de touches mais permet, par sa finitude structurelle, de générer des œuvres magnifiques.


Quelques exemples de traitement techniques et non-techniques

Loin de moi ici d'idéaliser un mode de vie aux antipodes du mien. Ce que je cherche à mettre en avant, c'est la méthode, c'est une certaine sagesse qui nous permettrait de démultiplier les dimensions de nos existences. Prenons cinq exemples de problèmes et de solutions techniques et non-techniques pouvant être apportées à ceux-ci :

  • Négativité : un élève attaque ses camarades et des professeurs au couteau dans un établissement scolaire.

    Solution technique (celle choisie en général) : on installe des portiques de sécurité à l'entrée de l'établissement pour plus de sécurité.

    Solution non-technique : on passe du temps avec les élèves et la communauté éducative à essayer de comprendre comment un tel évènement peut arriver, on travaille sur la violence, la mort, la solidarité, tous ces concepts qui prennent vie dans le quotidien de chacun, pour créer un évènement, un objet ou de nouvelles habitudes.

  • Négativité : une vieille dame de 90 ans ne peut pas porter sa pizza jusqu'à chez elle alors qu'elle se trouve devant le camion qui en vend.

    Solution technique : on lui trouve un sac pour qu'elle puisse la ramener tant bien que mal chez elle.

    Solution non-technique (celle choisie cette fois-ci) : un.e autre client.e lui propose de l'accompagner jusqu'à chez elle, puisqu'elle habite en face du parking où le camion est stationné, ce qui permet une conversation, un moment de partage, une rencontre.

  • Négativité : quelqu'un développe un reflux gastrique important et on lui découvre une hernie hiatale.

    Solution technique (celle choisie il y a quelques années) : un médicament sera donné, à assez forte dose, « à vie » selon les médecins, et le patient en prendra pendant plus de 15 ans, n'ayant plus aucune douleur, vivant comme si de rien n'était.

    Solution non-technique : la personne perdra du poids et adaptera son alimentation pour découvrir d'autres aliments, d'autres habitudes, apprendre à cuisiner, tentant d'écouter ainsi un peu plus cette négativité qui l'assaille pour vivre avec et ne pas tomber dans la dépendance à un médicament qui s'avèrera finalement dangereux sur la longue durée, d'après des études apparues par la suite.

  • Négativité : un étudiant n'arrive pas à résoudre un problème de Mathématiques.

    Solution technique (celle de plus en plus choisie) : il va utiliser une IA générative pour obtenir une solution « clé en main », pseudo-rédigée, quasi-juste, sans vérifier, simplement en pensant « comme ça, j'ai la réponse ».

    Solution non-technique : l'étudiant va contacter un.e camarade de classe, discuter, essayer de comprendre par lui-même, sans urgence, car il aura compris, via ses professeurs par exemple, que les connaissances se construisent en lui dans le temps long, avec les autres autant que tout seul dans son coin.

  • Négativité : mon ordinateur ou mon smartphone tombe en panne.

    Solution technique (la plus naturelle) : ne pouvant me passer de cette machine je vais donc le faire réparer.

    Solution non-technique : je peux amorcer une réflexion sur l'utilité de cette machine dans ma vie, sur ce qu'elle fait à mon quotidien (dépendance, chronophagie, etc.), l'impact de sa construction (social, environnemental), et sur la possibilité de m'en passer ou d'élaborer de nouvelles pratiques (machine utilisée collectivement).


Favoriser des réponses non-techniques

Ce type d'approche, en particulier dans le monde scolaire, est très bien présentée par Del Rey dans son livre A l'école des compétences, où elle critique les réponses techniques, du type "mise en place de l'enseignement par compétences", pour répondre au problème du niveau scolaire et de l'insertion à marche forcée des élèves au sein du tissu économique. Pour elle, et c'est cette approche que je souhaite mettre en avant dans cet article, quand un problème se pose, et si celui-ci n'est pas technique, mieux vaut privilégier une réponse non-technique, du type de celles que j'ai proposé ci-dessus, ou celles que Del Rey présentent dans son livre, afin de favoriser la multidimensionnalité de la vie, via les efficacités indirectes et ontologiques, les liens, la richesse de la complexité et l'autonomie. Pour filer la métaphore du modèle de Rotman présenté plus haut, face à la négativité la Personne doit donc mettre de côté son Agent "mécanique" qui vit dans son monde formel, infini, idéal, pour convoquer une multitude d'autres avatars "organiques" en charge des liens, des processus de vie, et qui refusent d'être saturés par une seule dimension de l'agir. Ceux-ci feront des liens incessant avec le Sujet (qui formalisera les résultats) et la Personne, pour créer de nouveaux aspects au sein des situations asymétriques. Les problèmes seront donc déplacés, reconfigurés, et le processus pourra reboucler via un enrichissement des pratiques et des rapports, prenant en compte, pourquoi pas, des éléments techniques. En effet, il n'est absolument pas question de technophobie ici, mais plutôt d'émancipation face à la Technique, c'est-à-dire la possibilité autonome de ne pas l'utilisersystématiquement, de permettre certaines hybridations avec ces techniques (vivre avec, augmenter notre puissance d'agir malgré tout), toujours avec pour but le foisonnement de la vie.

Cette manière pleine de sagesse d'appréhender la négativité me semble aussi tout à fait appropriée pour les problèmes techniques de type (par exemple) économique ou climatique. Méditons quelques secondes sur la phrase d'Einstein « On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré ». Maintenant, demandons-nous s'il faut laisser le type de personne, dont l'approche techno-solutionniste et imbibée de religion économiciste (dogme de la croissance, croyance en un marché dérégulé, etc.), et qui nous ont mis dans la situation présente, en charge de trouver des solutions à la crise environnementale et sociale que nous vivons. Le ré-encastrement convivial de l'économie, parsemé de joie dans l'autonomie, comme Polanyi et Illich le préconisait, et de la Technique dans nos vie (pensons ici aux Low Tech) doit sans aucun doute en passer par là. Les Agents peuvent être entrainés à la résolution de problèmes techniques, puisqu'il y en aura probablement toujours, les Sujets doivent avoir la capacité de rédiger et communiquer rigoureusement ces solutions, mais les Personnes doivent développer une éthique situationnelle (cf. un article précédent), multidimensionelle et non-saturée par la technologie, l'économie ou autres artefacts symboliques de notre monde.


La vie bonne et la fécondité des limites

Car finalement, la véritable question que sous-tend ce problème de « la pensée de l'ingénieur » (comme l'appelle Benasayag) qui voit tout problème, avec des lunettes de technicien, comme quelque chose à résoudre, c'est celui de la vie bonne (je renvoie ici, à propos du concept de « vie bonne », à l'article de Solón Le "buen vivir", une autre vision du monde) et de l'éthique, en tant qu'elle permet d'augmenter la puissance d'agir. Habermas et Rosa nous le rappellent sans cesse, et il suffit de voir la propension que nous avons (plus ou moins) tous et toutes de faire nos bilans carbones pour s'en rendre compte : l'idéologie scientiste nous a coincé dans un mode de pensée qui nous écarte d'une définition collective de la vie bonne comme sens de la vie. Je ne parle pas ici d'uniformiser les pratiques ou les aspirations, mais de considérer pleinement les limites-frontières, celles que Coutellec et Benasayag nous présentent dans leur article (Nos limites ne sont pas les leurs) comme étant des lisières, des bordures, épaisses, où à partir des conflits collectifs (où ces fameux problèmes émergent souvent), des frottements, naissent l'autolimitation, l'autonomie émancipatrice, la hiérarchisation des valeurs, où l'on considère ensemble à la fois les limites-seuils scientifiques et les limites-bornes morales, religieuses et naturelles. Pour les citer : « Le seuils se négocient, les bornes s'imposent, les frontières s'inventent ».

C'est au sein de ces frontières que nous devons, à mon sens, considérer les réponses techniques comme une possibilité parmi d'autres, et dont les facilités d'applications ne doivent pas saturer les autres dimensions de l'existence que sont les liens, le rapport au vivant, humain et autre qu'humain, la solidarité, la création collective pour résister à l'unidimensionnalisation de l'Economie et de la Technique en général. Ainsi, nous éviterons de n'être plus entourés que par des artefacts que nous aurons donc conçus nous-même (au lieu de consolider nos précieuses connexions avec les autres qu'humain autour de nous), et de toujours préférer les solutions « fortes » au lieu de cultiver cette fragilité commune qui permet le développement, entre autre, de l'empathie, du soin et d'un réel « vivre ensemble », terme aujourd'hui extrêmement galvaudé car confondant la somme des individus (comme unités irréductibles) souhaitant être délivrés des conflits – et dont l'exercice du pouvoir sera de toute façon aisément confisqué par les classes dominantes (pour le lien avec la religion, cf. Berlan et Luzi précédemment cités) – et le tissu humain et social des liens toujours en devenir qui gagne en puissance dans un processus d'émancipation, donc d'autonomie.

De plus, en témoignant le plus possible de nos réponses "fragiles" aux problèmes rencontrés, nous pourrons inspirer de plus en plus de monde, documenter une façon d'être-au-monde plus humaine, plus enrichissante. Je crois beaucoup à la vertu de l'exemple qui toujours agrandit le champs des possibles et permet de se sentir moins seul dans un monde technique et désincarné qui nous échappe de plus en plus (qui sait réparer les objets numériques qu'il ou elle possède ?).

La lutte contre les hégémonies (croissance du PIB, capitalisme, extractivisme, tout-informationnel, Intelligence Artificielle, etc.), contre les dominations (patriarcat, homophobie, racisme, etc.), contre la téléologie qui nous refuse de vivre le temps présent, passe par cette approche foisonnante qui nous fait toujours inventer de nouvelles manières collectives de vivre, de favoriser l'organique, la vie buissonnante, les processus (au lieu des états statiques et trop stables), la complexité, au détriment du mécanisme, de la pure agrégation et des réponses linéaires. Vivre pleinement la complétude, c'est accepter nos situations, toujours conflictuelles d'une manière ou d'une autre, c'est accepter les mystères comme limites constructives, rejeter par le même mouvement les systèmes de domination dont nous faisons partie (victimes ou bourreaux), et, finalement, enrichir aux frontières nos existences de recompositions multiples et diverses du réel sans les saturer par une technique sans altérité.

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