Défendre les CHAMANES dans les Zones Académiques Décroissantes

13/05/2025

Il y a près d'un an, j'avais suggéré l'idée de créer des ZAD (Zones Académiques Décroissantes) au sein des laboratoires de recherche. Il s'agissait d'expérimenter concrètement et collectivement à la fois une réduction des impacts directs (voyages, achats, productivité scientifique, etc.) et indirects (savoirs créés, applications, etc.) liés à la recherche scientifique. Après une année nourrie de différentes lectures, discussions et réflexions, j'aimerais ici lister ce qui me paraît fondamental de défendre au sein de ces éventuelles ZAD.

L'idée est évidemment de se réunir, au sein d'un lieu de construction de savoirs scientifiques (mais on comprendra aisément que de telles ZAD peuvent germer partout, et que le terme "académique" n'est ici que pour correspondre à ma propre situation !), afin de faire émerger des pratiques alternatives et subversives au sein de lieux où se font les sciences, bras armés du pouvoir souvent malgré ses agents qui voient surtout, au milieu du marasme administratif et des injonctions à produire, le plaisir de découvrir, la curiosité intellectuelle qui les (nous !) pousse à chercher et la beauté pure de leurs disciplines.

J'imagine donc des locaux transformés (partages d'espaces, lieux de lecture et de discussions, bibliothèques subversives, etc.), des ambiances très différentes, beaucoup de moments collectifs, bref, une façon chamboulée de faire des sciences. Il est évidemment clair que chaque ZAD se doit d'être singulière, unique, situationnelle, tournée vers les causes et les exigences propres à ses participant.e.s et la société dans lesquel.le.s ils et elles vivent. On est loin de la compétition et de l'uniformisation imposées par les pouvoirs en place.

J'ai donc choisi ici un acronyme, celui de CHAMANES*, pour à la fois jouer avec les mots, coloniser les esprits avec un terme, comme celui de "décroissance" a priori irrécupérable par le néolibéralisme, mais aussi pour appeler à nouveau rapport au vivant. Dans un article précédent, j'avais aussi proposé de voir les chercheuses et chercheurs comme les nouveaux chamanes de nos sociétés, faisant les liens, explicitant les rapports, entre les phénomènes étudiés par les scientifiques et les humains, ceux-là même qui vivent immergés dans ces phénomènes. Il n'est évidemment pas question dans cet article (comme dans le précédent d'ailleurs) de faire du néocolonialisme ou de l'appropriation culturelle en mimant ici des rituels de là-bas, ainsi déterritorialisés et vidés de leur singularité. Mon idée est plutôt de garder en tête une analogie, afin de reconsidérer les pratiques scientifiques et de penser des laboratoires, ou des sous-parties de ceux-ci, enthousiasmants et libérateurs.

Ainsi, je propose qu'une ZAD au sein d'un laboratoire ou un institut de recherches puisse défendre (parmi d'autres) les points suivants (l'ordre proposé est uniquement basé sur l'acronyme en lui-même et ne sous-entend aucune hiérarchie) :

  • Critique des savoirs/Création de savoirs critiques.

    Il me semble tout d'abord évident que les pratiques scientifiques ne peuvent se défaire de leurs méthodes propres, en particulier le caractère vérifiable, reproductible et réfutable de leurs résultats. Ainsi, les sciences sont par nature critiques, et à l'heure où l'utilitarisme, l'impératif de production/accumulation et les obscurantismes (religieux et scientistes en particulier) sont rois, il semble nécessaire de renforcer à la fois la critique des savoirs et la création de savoirs permettant cette critique. Cela demande aussi, comme préconisé par Benasayag dans ses écrits, de passer d'une rationalité universaliste/déterministe (héritée de Galilée et des Lumières) à une rationalité situationnelle/non-déterministe (héritée de la crise de 1900 et de la pensée décoloniale) plus complexe et moins linéaire. N'oublions pas que la vie est dynamique, jamais figée, et qu'une critique constante des forces en présence (techniques, idéologiques, etc.) est absolument nécessaire.

    Les membres de la ZAD ne devraient pas céder à la tentation de vider la méthode scientifique de sa nature profonde (rigueur, reproductibilité, réfutation), en essayant d'inventer une autre Science. Bien au contraire, il faudrait à mon avis passer un temps collectif important à reconsidérer les savoirs scientifiques afin de les comprendre en profondeur et de leur donner une place raisonnable au sein de la multidimensionnalité du réel. Un exemple fondamental me semble être l'Intelligence Artificielle, qui devrait passer sérieusement par toute sorte de moulinettes critiques afin de la remettre clairement à sa place, au-delà de l'irrationnelle fascination qu'elle ne manque jamais de déclencher, et sans nier son existence, ce qui serait à la fois malhonnête intellectuellement et dangereux face à son pouvoir aliénant.

  • Hétérogénéité des pratiques et des savoirs.

    Comme on le sait déjà en observant le vivant, la diversité est la meilleure façon de préserver une certaine résilience, de cohabiter. Mieux, elle est synonyme de ce qu'il nous faut absolument développer : la multidimensionnalité, le foisonnement des approches. Dans une société occidentale obsédée par la conscience (qui place le « moi » au centre de tout, séparant l'esprit de la matière) et l'unidimensionnalité du "tout informationnel et communicationnel" (qui limite les rapports aux monde), il est plus que temps de développer des pratiques scientifiques élargies pour accéder à d'autres rapports avec les sujets d'études et permettre à des savoirs dits "moins nobles" (car "non-scientifiques") de s'articuler avec ceux étudiés en laboratoires.

    Au sein de la ZAD, j'aimerais voir la fin de l'uniformité, en termes de recherche, de communication des résultats ou de publication. En favorisant la fin du capitalisme scientifique et le développement de l'imagination, il me semble qu'une exploration tous azimuts (formats, thèmes de recherche, supports, etc.), avec la possibilité de prendre des risques, de se tromper, de prendre le temps, de renoncer, sans avoir peur de faire vaciller une soit-disant "carrière" (où l'on se doit de suivre les modes, d'être efficace, de "réussir" à tout prix), permettrait une véritable profusion d'idées et de nouvelles pratiques.

  • Auto-organisation/Auto-institution.

    La question du pouvoir et de la gestion doit nécessairement se poser à un moment ou à un autre. N'oublions pas que les lieux de pouvoir sont des lieux d'impuissance de par les multiples situations irréconciliables à gérer en leurs seins. Ainsi, là où les décisions doivent se prendre, où l'action est possible, c'est à la base, par les personnes réellement mues par des problématiques concrètes, immergées dans les situations, et non par des gestionnaires déconnectés des pratiques et orientés par des universaux le plus souvent abstraits et autres boussoles virtuelles (argent, marché, etc.). L'auto-organisation est donc seule porteuse de démocratie et de réelle politique. La gestion, absolument nécessaire pour faire perdurer ce qui aura été créé, saura être faite au plus proche des réalités situationnelles, sans hégémonie ni hiérarchie.

    Un système devrait être trouvé au sein duquel chacun.e peut faire entendre sa voix, ou les décisions sont prises réellement collectivement (par exemple via un consentement systématique, différent du simple vote, où nulle opposition claire implique l'approbation), sans rendre de compte à une hiérarchie. Il y a véritablement ici l'idée d'anarchie, c'est-à-dire d'ordre sans gouvernement, et non de chaos. Chacun.e au sein de la ZAD doit prendre sa part de responsabilité vis-à-vis du groupe, et ces responsabilités doivent tourner le plus possible au sein du collectif, pour favoriser la diversité des approches et éviter toute délégation abusive ou dépossession. On pourra s'inspirer des pratiques déjà existantes ça et là, par exemple dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sans pour autant oublier les aspects situationnels en les copiant bêtement. Rappelons que les situations que nous habitons possèdent de véritables exigences, souvent évidentes, dont on ne peut s'extirper, et que celles-ci doivent fournir un cadre de gestion.

    Malgré tout, et on aura le droit de trouver cela paradoxal, il me semble nécessaire d'éviter tout horizontalisme, cette doctrine, pour laquelle toutes les valeurs sont équivalentes, qui énonce que la société est le résultat des actions individuelles - et sur lequel repose "le régime de croissance" définit par Onofrio Romano -, pour retrouver un certain verticalisme constructif et collectif : redéfinir ensemble des institutions garantes/protectrices de ce qui aura été créé à la base (règles, tradition de ce qu'est la vie bonne, etc.) pour à la fois perdurer dans le temps et déléguer des décisions à plus large spectre (on peut imaginer des réseaux de ZAD, etc.) dans une profonde confiance de l'appareil collectif et démocratique.

  • Matérialité.

    L'occident s'est bâtie sur une séparation fâcheuse entre esprit et matière. Il nous semble que tout passe par la conscience, par la réflexion : penser avant d'agir, élaborer des théories (des possibles souvent non-compossibles, c'est-à-dire impossibles à mettre en oeuvre dans la réalité), etc. Cette mise à distance des aspects matériels (qui sont pourtant majoritaires) du réel permet ainsi de se croire perpétuellement dans un décor, capable de maîtriser la nature, mettant le "moi", uniquement guidé par sa conscience totalisante, comme on l'a déjà dit, au centre du monde. Il nous faut à la fois renouer avec le monde sensible en minimisant le nombre d'interactions virtuelles et prendre en considération nos impacts matériels sur les mondes dont nous faisons partie. En particulier, on se penchera sur les théories de Varela sur la perception, pour comprendre (et approfondir ces idées à la fois dans la pratique et dans la théorie) que le rapport au monde n'est absolument pas basé sur des sujets en face d'un monde-objet qu'ils perçoivent par le cerveau seul, mais que la réalité co-émerge en fonction des corps en mouvement.

    On privilégiera, au sein de la ZAD, de véritables interactions face-à-face, en minimisant l'utilisation de communications virtuelles et en favorisant les activités manuelles (réparations, constructions, etc.) sans passer par un tiers. Il est essentiel que les dépendances matérielles (eau, électricité, autres ressources naturelles, etc.) de la ZAD soient listées afin de bien comprendre son lien avec les autres situations (autres membres du laboratoire, commune, pays, monde…). L'impact de la ZAD, en termes de pollutions par exemple, devra être clairement établi, et bien évidemment questionné. Il n'est nullement question ici de faire une liste de petits gestes individuels qui pourrait permettre un développement durable, mais au contraire de proposer des alternatives, de se demander ce dont nous avons vraiment besoin, sans voir la ZAD comme un système isolé, mais plutôt un pur devenir, articulé avec la société, le lieu géographique, les exigences des multiples situations habitées par ses membres.

  • Anti-productivisme.

    Une ZAD ne saurait encourager le productivisme – c'est-à-dire la production comme objectif premier – et ses corollaires que sont l'accumulation, l'accélération, et la sacralisation de la croissance économique. L'hyperproductivisme scientifique, indéniablement lié au monde économique (éditeurs scientifiques, subventions, etc.), pousse les chercheuses et chercheurs à publier sans cesse, candidater pour des fonds, afin de faire tourner la roue du "crédit scientifique". Cela ne peut évidemment représenter une fin en soi. Le moteur de la recherche doit plutôt se situer dans une volonté d'augmenter la puissance d'agir de ses acteurs et de leurs concitoyens, de multiplier les dimensions d'accès au réel, et d'aider à développer des modes de désaliénation. Cette considération des sciences comme des réservoirs de connaissances, à remplir indéfiniment, et éventuellement applicables un jour au monde réel, devrait nous indiquer que la recherche n'est plus uniquement vue comme une cause (juste) afin de tendre vers la vie bonne.

    On refusera de publier dans des revues payantes, et on permettra à tout un chacun d'avoir accès aux connaissances établies, tout en sachant que leur quantité doivent naturellement diminuer. Une recherche sur le temps long devra trouver sa place, sans subventions (cf. point suivant) et les communications scientifiques devront trouver d'autres voies que les grandes conférences habituelles. Je renvoie à d'autres idées que j'ai pu lister dans un article précédent.

  • Non-marchand.

    L'économie, cette "combinatoire autonome" (Benasayag) qui semble flotter au-dessus de nous et dans laquelle nous jouons malgré nous un rôle, virtualise et unidimensionnalise nos vies, comme s'il n'y avait pas d'alternative. Rappelons que ce système économique capitaliste et néolibéral est un choix parmi d'autres, une théorie vue à tort comme naturelle, responsable de la majorité des maux qui accablent le vivant (dont nous faisons partie !). Une ZAD devrait pouvoir limiter au maximum les échanges marchands, en particulier virtuels, pour préférer une "économie de la personne", c'est-à-dire centrée sur les relations plutôt que les quantités. La difficulté réside ici dans le fait que le salaire des scientifiques dépend d'entités plus grandes, hiérarchiques, qui donc nécessairement les orientent en usant de ce pouvoir (donner plus d'argent à ce projet de recherche plutôt qu'à un autre, favoriser les promotions, etc.). Pour permettre le développement d'une réelle multiplicité et d'une recherche conviviale, sans monopole radical (Illich), il me semble essentiel de créer de véritable zones indépendantes et autonomes afin de pouvoir créer des savoirs libertaires.

    On refusera donc les fonds venus d'institutions de pouvoir et on considèrera les résultats obtenus au cours des recherches (en accord avec une certaine éthique, cf. point suivant) comme des biens communs à partager gratuitement et sérieusement au sein de différentes communautés (locales et internationales). Le matériel sera mutualisé (ordinateurs, machines diverses, etc.) et on fera en sorte d'établir des liens forts avec des entités locales pour ce qui est de l'alimentation et autres achats. On évitera systématiquement de déléguer les tâches, ingrates ou non, à d'autres. La gestion du lieu doit être une affaire commune, et l'expérimentation systématique une règle d'or.

  • Ethique.

    L'effort collectif pour amorcer une décrue locale, à la fois matérielle, administrative et économique, ne saurait faire l'impasse sur la mise en place d'une culture de l'éthique. Comme rappelé dans des articles précédents, cette dernière est absolument nécessaire, aux vues de notre responsabilité ontologique envers les autres, en particulier, encore une fois, au sein des situations que nous habitons et qui portent en elles des exigences dont on ne peut se soustraire. Protéger nos biens communs devrait donc être une priorité absolue, à travers des pratiques aux multiples dimensions pour échapper à l'écrasement capitaliste et néolibéral des cycles naturels et de leurs diversités.

    On discutera donc ces questions éthiques systématiquement, que ce soit concernant les recherches en cours et les résultats obtenus, les liens de la ZAD avec la société, ainsi que les éventuels enseignements dispensés dans les département liés à la ZAD. On se souviendra que quiconque procurant une arme à quelqu'un est responsable du crime qui en découle. La ZAD doit être un rempart contre toute forme de domination et devrait avoir pour but de penser les sciences et la technique avec et pour les citoyen.ne.s, en vue d'un accompagnement du vivant.

  • Savoirs libertaires/émancipateurs.

    Dans un monde qui se transforme beaucoup trop rapidement, développer des savoirs libertaires devrait être une priorité. En effet, de multiples aspects des situations que nous habitons nous échappent et finissent par nous aliéner. Il suffit de penser aux trop nombreuses innovations technologiques qui colonisent nos vies, finissent par sembler magique dans leur fonctionnement et qui finalement nous enferment dans le fonctionnement, dans un "devenir-machine" destructeur d'altérité et donc de vie. Une ZAD doit permettre l'émergence de savoirs émancipateurs, en lien direct avec la société dont elle fait partie.

    La ZAD devrait être un lieu où les savoirs construits sont non-utilitaristes, mais plutôt tournés vers une cause fondamentale : permettre la liberté de chacun.e. Pour avoir la possibilité d'assumer ce que l'on n'a pas choisi, il faut avoir en main des savoirs multidimensionnels, subversifs, permettant à tous et toutes de faire émerger sa singularité. On désacralisera ainsi la technique en apprenant son fonctionnement, afin de transformer éventuellement son utilisation et permettre de véritables hybridations pérennes. On pensera encore une fois à la compréhension de l'IA, de ses biais, de ses impacts, du monde qu'elle crée autour de nous, afin de pouvoir résister à ses aspects les plus destructeurs. Bien évidemment, on pourra aussi développer des pratiques où l'on se passe de l'IA ou d'autres solutions techniques aliénantes.

* A noter l'existence de deux anagrammes de CHAMANES dont les significations sont amusantes au regard du contexte. La première est S'AMANCHE, du verbe s'amancher qui signifie en Amérique du Nord (Québec, Louisiane) à la fois "prendre des dispositions pour" et "s'entendre avec quelqu'un". La seconde est AMANCHES, du verbe amancher qui veut dire au Québec "réparer, arranger, organiser".

Laurent Bétermin

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