Comment chahuter le capitalisme scientifique
Ce texte a bénéficié de la relecture attentive d'Anne-Laure Fougères que je remercie vivement ici !
Tout chercheur ou chercheuse étant capable de lever les yeux, sortir de ses pensées, arrêtant un instant sa quête pour rendre le monde toujours plus disponible [1], peut mesurer son appartenance à une énorme machine technique, bureaucratique, lancée à marche forcée sur le chemin du progrès. Iel est fatalement un élément (tel un écrou, une vis, un circuit intégré...) de cet engin monstrueux, avec sa fonction précise, remplaçable à volonté, régulièrement contrôlée, jouissant d'une liberté relative assimilable à un petit jeu mécanique, un interstice où peut, néanmoins, se jouer l'essentiel.
La fonction des chercheurs et chercheuses a été synthétisée par Bruno Latour [2], d'un point de vue anthropologique, comme la création d'énoncés nouveaux : faire de la plus-value informationnelle nécessaire à l'accumulation de connaissance de telle sorte qu'un « bon chercheur » doit parcourir le fameux « cycle du capitalisme scientifique », dit aussi « cycle du crédit scientifique », défini de la manière suivante :

En effet, les données récoltées (observations, calculs, expériences etc.) sont transformées, par le chercheur ou la chercheuse, en arguments (formalisés par rapport aux standards de sa discipline), eux-même utilisés pour écrire des articles qui doivent être publiés (dans la meilleure revue possible) afin d'obtenir de la reconnaissance par ses pairs et l'institution (suite à la publication, aux exposés pour faire connaître ses travaux, etc.), crédibilité qui lui permet de demander de nouvelles subventions (via par exemple des appels à projets) afin d'acquérir des équipements (ou de voyager, trouver de nouveaux collaborateurs) qui permettront la récolte de nouvelles données, ce qui clôt ce cycle, amené à se répéter encore et encore.
Décider de ne pas parcourir ce cycle, c'est, selon Latour et son regard d'anthropologue social, être un « mauvais » chercheur. En effet, qu'il soit financier (fonds) ou synonyme de reconnaissance (crédibilité du chercheur et de ses travaux), le crédit est ce qui est poursuivi, pisté stratégiquement, par un bon chercheur ou une bonne chercheuse. De plus, ce cycle est parcouru de plus en plus vite, corrélativement à la société de l'exponentielle en accélération constante, et le principe capitaliste sous-jacent, traditionnellement associé à celui de l'accumulation, est le fait que l'on déplacera le crédit des « petits » chercheurs vers les « gros », c'est-à-dire à ceux qui font tourner leur roue plus vite, plus énergétiquement, accumulant ainsi pouvoir, reconnaissance et inégalités. Ainsi, au sein de la mégamachine, les chercheurs sont responsables de la rotation de ces roues, vouées à s'élargir ou rétrécir par le jeu de l'accumulation et des vases communicants. De plus, à une autre échelle, il ne faut pas oublier que la Recherche est un sous-système de celui plus large du développement économique, synthétisé du point de vue de l'énergie par Vincent Court comme suit [3] :

On comprend tout de suite, et nous le savions déjà, qu'être un « bon » chercheur, c'est simplement faire ce que le système demande afin de participer au développement économique de son pays et du monde ainsi qu'à l'évolution positive de sa propre carrière. C'est faire tourner sa petite roue, comme tout le monde, pour que la grande roue du développement tourne, résolvant des anciens problèmes pour en créer de nouveaux. Une des questions qui peut être posée est donc la suivante : dans la perspective d'éviter le développement d'outils et de connaissances permettant la domination du vivant, et de diminuer de manière générale l'impact de la recherche dans les pratiques de ses acteurs et actrices, comment redéfinir la notion de « bon » chercheur sans tomber dans les travers de l'optimisation permanente ? Une réflexion personnelle me pousse à émettre l'hypothèse suivante : être un chercheur ou une chercheuse « terrestre », c'est créer des énoncés nouveaux afin de :
comprendre (i.e., accumuler des connaissances sur) le vivant afin d'adapter les mondes où nous vivons à nos organismes humains [4], permettre des interactions bienfaisantes dans ces environnements que nous partageons, cohabiter avec des espèces différentes [5], permettre à chacun d'avoir une vie bonne et sereine, sans obsession du développement ou du progrès ;
contrer toute forme de domination du vivant (extractivisme, colonialisme, destruction de l'environnement au sens large, inégalités sociales, etc.).
Cette hypothèse, une fois résolues ses contradictions internes, mène à une ligne de conduite humaniste, résistante, profondément inter-espèce et surtout incompatible avec le productivisme occidental et son addiction aux énergies fossiles. N'oublions pas qu'une perspective décroissante de la recherche est avant tout anti-productiviste.
En effet, cette direction, dans son aspect compréhension, ne contredit pas systématiquement le capitalisme scientifique et son système, à base de hamsters dans leurs roues créant de la plus-value informationnelle et de la croissance [6] à vitesse accélérée. On peut par exemple choisir de faire tourner la roue avec des projets de recherche tournés vers le vivant, créer du capital, des connaissances pour la société, et participer au développement économique, dans une perspective de croissance « verte » (ou « soutenable », « durable », etc.). Le problème majeur, c'est que ce développement (nécessairement matérialisé par la croissance), impose via le productivisme la recherche systématique d'énergie pour (sur)vivre [7] dans des conditions de vie en perpétuelle évolution et complexification, et fait donc tourner la roue du développement économique décrite plus haut, encore une fois, de plus en plus vite [8], détruisant fatalement le vivant d'une façon ou d'une autre.
Pour résoudre ce dilemme et ralentir le capitalisme scientifique, une certaine idée du chahut [9] – au grand jour plutôt que clandestinement, afin d'affirmer publiquement et collectivement son opposition – ne me semble pas déraisonnable. C'est une autre façon d'appréhender l'aspect lutte du très bon chercheur. Refuser de parcourir le cycle, être un mauvais chercheur pour la mégamachine, c'est dégonfler le pneu de la petite roue du capitalisme scientifique en différents endroits, comme certain.e.s le font avec les SUV [10] dans nos villes, afin de ralentir la grande roue du développement. S'en prendre aux éléments intellectuels de la machine, au lieu de s'en prendre aux personnes, c'est l'idée générale de cette approche, dont voici quelques éléments (parmi tant d'autres que les chercheurs et chercheuses pourraient trouver individuellement et collectivement, avec la folle imagination qui est la leur) :
Faire des Recherches Appliquées Non Applicables [11] (RANA). Pour Latour, il s'agit d'une hérésie, d'une perte de temps et d'argent pour la communauté. Ce sont ces fameuses recherches en sciences appliquées qui ne trouvent absolument aucune utilité dans la vie réelle, encore moins pour la sphère marchande. On développe un modèle, on décrit ses fonctions, l'univers de ses possibles, théoriquement, mais finalement celui-ci est bien trop éloigné de la réalité pour être vraiment utilisé, ou bien trop simpliste par rapport aux recherches actuelles. Cela n'empêche pas une quantité immense de scientifiques de prendre un plaisir formidable à développer des idées, des concepts, d'assembler les pièces de certains puzzles intellectuels. C'est une façon de participer, si on le veut, à l'accumulation de connaissances, sans, a priori, conséquences directes (les conséquences indirectes étant difficilement anticipables, voir le point suivant) sur le vivant, ni participer à la compétition internationale, pour peu que ces recherches soient vues comme parties d'une étape, d'une transition, couplées indissociablement aux points suivants.
Faire valoir le principe de précaution. Refuser de transformer les données en arguments pour des sujets sensibles où l'on peut entrevoir des applications dangereuses/néfastes (même si elles sont rarement anticipables [12]). Il s'agit d'une sorte de renoncement, d'acte citoyen.
Refuser de publier (tout court). Transformer des arguments en article n'est pas toujours nécessaire. Empiler frénétiquement des articles les uns sur les autres, juste pour faire de l'alimentaire (c'est-à-dire une ligne dans un CV) n'a pas vraiment de sens. Se restreindre pourrait être vu ici comme une source de joie ! Ne pas comprendre quelque chose n'est pas un drame, et se rendre compte qu'énormément (trop ?) de solutions ont déjà été trouvées est salutaire !! Ainsi, les chercheurs et chercheuses refuseraient l'accumulation de connaissances en faisant preuve d'autolimitation.
Refuser de publier dans des journaux payants. Cette utilisation purement capitaliste du savoir devrait être abolie. Mis à part ajouter une référence plus ou moins prestigieuse au CV du chercheur, et donc acquérir de la reconnaissance, suivre ce processus de publication ne fait qu'enrichir les maisons d'édition, attiser la compétition entre les chercheurs et participer à une vaste entreprise de sélection artificielle et peu souvent qualitative.
Refuser de publier dans des journaux (tout court). Pourquoi les chercheurs et chercheuses devraient-iels faire apparaître leurs travaux dans des journaux particuliers. Ne peut-on pas imaginer une plateforme, accessible à toutes et tous, où seraient déposés des articles relus par les pairs suivant un processus simplifié ? Il n'est pas nécessaire de créer inutilement de la compétition entre journaux (même gratuits), mais simplement de rendre les connaissances accessibles facilement, par voies écrites ou orales (conférences, discussions). De plus, la piste de la Science Fermée [13], en partie basée sur l'interdiction de l'utilisation de résultats par la Recherche & Développement servant certaines industries (fossiles, militaires, numériques, etc.), pourrait parfaitement être une voie additionnelle pour bloquer la prolifération d'impacts néfastes.
Bouder les demandes de subvention. On pourrait croire que demander des fonds pour une utilisation positive/humaniste est une bonne idée, pour « détourner » les flux financiers. Mais ce type de demande ne fait que donner de l'importance au système de subventions [14], l'encourageant à se développer alors que les laboratoires devraient pouvoir subvenir aux besoins (sobres) de ses membres, si l'argent en jeu était équitablement distribué.
Renoncer à l'achat de nouveaux équipements. Ne pas acquérir de nouveaux équipements avec l'argent perçu. Réutiliser, échanger avec d'autres laboratoires, acheter d'occasion, etc. Les équipements numériques sont, en particulier, à proscrire le plus possible [15].
S'abstenir de participer à des évènements. Surtout s'ils sont trop lointains (obligeant à prendre l'avion) ou trop courts. Il est évidemment primordial de ne pas se sentir seul, de créer des communautés à la fois locales et internationales, mais sans pour autant créer de la suractivité (voyages en avion, hôtels, dîners, flux monétaires, etc.). Il faut renoncer, encore une fois, à la ligne supplémentaire sur le CV, au FOMO (« Fear of missing out », la peur de rater quelque chose).
En bref, dans une perspective réellement décroissante : refuser le plus (d'articles, d'argent, de conférences, de reconnaissance, de croissance), le nouveau (publier pour publier, l'innovation) et le rapide (publier trop vite, voyager trop vite, acheter trop vite, faire tourner les roues à pleine vitesse, l'accélération), pour leur préférer le moins (mais peut-être plus approfondi), le vieux (en rendant plus "durables" et/ou en dépoussiérant les vieux concepts) et le lent (pour prendre le temps de vivre, permettre l'assimilation des concepts pour les chercheurs et la société). Rappelons-nous que, d'après le sociologue et philosophe Hartmut Rosa, la croissance (le plus), l'innovation (le nouveau) et l'accélération (le toujours plus rapide) sont les moteurs de la société de croissance dans laquelle nous vivons actuellement.
On pourra évidemment penser à d'autres formes de chahuts, cette fois-ci plus « physiques » : blocages de conférences ou de constructions inutiles consommatrices d'énergies (data-center), mettre des bâtons dans les roues des collègues travaillant sur des thématiques aux conséquences directement néfastes, coupures d'électricité ou de câbles informatiques, ralentissement administratif, etc [16]. Les possibilités sont multiples mais orthogonales au but recherché par cet article, qui est celui de décrire un (auto-)chahut institutionnel.
Chacune de ces idées brise le cycle du crédit scientifique en un endroit spécifique, sans pour autant rendre « mauvais » le chercheur (ce qui serait le cas si le cercle était interrompu par négligence, paresse ou incompétence). L'idée est de stopper les roues, ralentir le processus global, permettre de réfléchir, de remettre en question, d'entamer une véritable décroissance collective, ce que le caractère hautement chronophage de cette rotation exponentielle ne permet pas aujourd'hui. Notons aussi que démissionner, arrêter purement et simplement la recherche, solution à la fois courageuse et simple, n'aurait sans doute pas un effet aussi efficace que le sabotage interne du système présenté ici, mis à part dans le cas d'une désertion simultanée d'un grand nombre des membres de la communauté [17], et en espérant naïvement qu'iels ne seront pas remplacé.e.s par des collègues avec moins de scrupules.
Alors, que reste-t-il au chercheur, à la chercheuse, s'iel sabote délibérément ce qui le/la définissait jusque là au sein des institutions dont iel fait partie ? Du temps, une conscience politique et inter-espèce (on pourrait aussi dire encore une fois « terrestre [18] »), des heures de jeu/travail en perspective avec ses concepts favoris tournées vers le vivant - car oui, l'imagination et la curiosité ont joyeusement perverti le capitalisme scientifique... qui s'en sert évidemment à son tour pour ses propres fins -, une certaine sérénité, et la volonté de prolonger une lutte passionnante et qui sera, sans aucun doute, intense, en prenant par exemple la position de « Militant-Chercheur » proposé par Michel Lepesant [19] dans le contexte de la décroissance, reconsidérant ainsi la recherche comme de l'extractivisme pur et simple et proposant un moratoire sur la recherche technoscientifique [20] (par exemple arrêter la recherche et se concentrer sur l'évaluation des effets des recherches existantes), ou en ouvrant les portes des laboratoires afin de ré-encastrer [21] la recherche dans la société civile [22], à des fins conviviales de réappropriation des moyens de subsistance.
Mais plus que jamais, cette aventure n'a de sens que si elle est mue par la puissance du collectif et la joie de l'entraide. On peut espérer que, rassemblé.e.s entre le plancher économique et le plafond écologique, contre le monde de la croissance - qui ne veut croître que pour croître, sombre direction insensée - et sa colonisation des imaginaires, les chercheuses et chercheurs, au sein d'une conflictualité saine et nécessaire dont iels connaissent déjà les vertus dans leurs pratiques, transformeront leurs chahuts en valeurs tournées vers la vie bonne, autant sociale que naturelle. Ce qui était à première vue une opposition frontale pourrait devenir une mutation du système via l'archipélisation des luttes décroissantes, via un effet de masse critique, défiant tout horizontalisme/relativisme qui verrouillent les discussions, tout neutralisme des institutions ayant pour unique fonction la sécurisation des ressources et incapables de proposer une vision de bonheur collectif durable, et tout individualisme dont les rêves de liberté et de toute-puissance détruisent peu à peu le commun qu'il nous faut réinventer et dépoussiérer, dans les laboratoires comme dans la société en général [23].
Laurent Bétermin
Références
[1] Hartmut Rosa, Rendre le monde disponible
[2] Bruno Latour, Le métier de chercheur, regard d'un anthropologue
[3] Vincent Court, L'emballement du monde
[4] Tim Ingold, Marcher avec les dragons. Il y est rappelé (pages 180-182) la théorie de l'Umwelt de Jakob von Uexküll et la façon dont les organismes adaptent le monde à eux-même en attribuant des fonctions aux objets qu'ils rencontrent et en les intégrant ainsi à des systèmes cohérents qui leur sont propres. Ils créent ainsi leur environnement (Umwelt), celui-ci ne préexistant pas à un organisme qui s'y adapterait. "En ce sens, retirez l'organisme et l'environnement disparaît avec lui, ne laissant rien d'autre qu'une collection d'objets neutres."
[5] Baptiste Morizot, Manières d'être vivant
[6] N'oublions pas que la croissance due à la recherche reste toujours un élément crucial d'évaluation des politiques scientifiques.
[7] Vincent Court, op. cit.
[8] Harmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps.
[9] Le terme choisi à l'origine était « sabotage », mais j'ai préféré, après un échange avec Michel Lepesant, être plus joueur/taquin et parler de chahut, comme incorporation progressif de chaos dans l'ordre établi.
[10] Andreas Malm, Comment saboter un pipeline
[11] Bruno Latour, op. cit.
[12] Il n'est pas question ici de discuter l'évidente non-neutralité de la recherche scientifique, mais de tenter de minimiser assez simplement ses effets les plus néfastes par de la « sobriété volontaire ».
[13] Alexandre Monnin, Eric Tannier et Maël Thomas, Se réapproprier la production de connaissance, en ligne : https://aoc.media/opinion/2023/05/17/se-reapproprier-la-production-de-connaissance/
[14] On pourra relire les numéros de la revue Survivre et Vivre où Alexandre Grothendieck, entre autre, encourage à refuser de demander des fonds d'origine militaire pour la même raison.
[15] D'après le chercheur Gerhart Fettweis (TU Dresden), au rythme du développement actuel du numérique, Internet sera très probablement la première cause de pollution dans le monde dans un futur proche. cf. Anselm Jappe dans Ecologistes ou hyperconnectés, La Décroissance n°202, p. 8, Septembre 2023.
[16] Pour d'autres exemples de sabotages de bureau, cf. Journal d'une éco-saboteuse, Socialter n°59, août-septembre 2023
[17] Cette idée de ne pas quitter la scène de la recherche pour tenter une transition « de l'intérieur » est aussi développée en terme de ZAD (Zone Académique Décroissante) dans Osons les ZAD dans nos laboratoires ! (cf. aussi dans FIC La Recherche n°1, à paraître).
[18] Sophie Gosselin & David gé Bartoli, La Condition Terrestre. Habiter la Terre en commun.
[19] Michel Lepesant dans « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance [En ligne], 1 | 2023. URL : https://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=218
[20] Michel Lepesant, Pour un moratoire de la recherche technoscientifique, La Maison Commune de la décroissance, en ligne, URL :https://ladecroissance.xyz/2019/02/19/pour-un-moratoire-de-la-recherche-technoscientifique/. Cf. aussi son intervention en vidéo sur le même thème https://www.youtube.com/watch?v=-NYW5FSKsWY
[21] En référence à Karl Polanyi qui prônait le réencastrement de la société dans l'économie dans son livre La Grande Transformation (1944).
[22] Sciences Citoyennes ou La Fabrique des Questions Simples.
[23] Ce dernier paragraphe est basé sur les idées de Michel Lepesant issues de son article Pour décroître, changeons de régime.